Baptème du Christ

Baptême du Seigneur (année A)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu (Mt 3, 13-17)

Bethléem est déjà bien loin, et c’en est fini de Noël ! Trente années se sont écoulées, trente années pendant lesquelles la vie ordinaire en Galilée a repris son cours. Trois décennies, c’est quand même long ! Oui, à Nazareth, petite bourgade de Galilée, la vie s’écoulait tranquille, vraiment rien à signaler ! Le jeune Jésus menait sa vie d’homme, ne laissait rien paraître de son secret ; qui se doutait que, comme Marie, lui aussi, il gardait ces choses-là dans son cœur ? Le jeune homme faisait désormais partie du paysage, on avait fini par ne plus faire attention à lui, à sa vie banale et si cachée. (Un peu comme dans nos vies, finalement : Dieu a beau être là, discrètement, on ne s’en rend pas toujours bien compte…) Rien à voir donc avec Jean, son tonitruant cousin, un jeune juif très ardent et proche de la mouvance essénienne qui, lui, s’était engagé dans une vie religieuse tellement plus radicale. La suractivité prophétique du jeune Jean faisait déjà le buzz dans tout le pays : depuis des semaines, il n’épargnait pas sa peine pour appeler les foules à la conversion, réveiller l’attente d’un peuple entier, tremper tout Israël dans les eaux lustrales d’un renouveau spirituel. En Judée, inlassablement, mystérieusement, un grand blanchisseur nettoyait le monde, et réveillait les âmes. Car il y avait, semble-t-il, urgence, et ce colosse de Dieu, acéré et radical comme le désert dont il avait fait son confident, le criait sans relâche. Oui, Le seigneur vient ! Convertissez-vous car le Messie est proche ! Il l’avait dit au long des chemins, aussi fort qu’il le savait, aussi haut qu’il le croyait et il le redisait maintenant en ondoyant les foules venues nombreuses au bord de ce si petit fleuve qui avait jadis marqué l’entrée de la Terre Promise, et que même le grand Moïse n’avait pu franchir. Et voilà qu’un beau jour, (qui l’a perçu ? qui l’a su ?) celui que les gens de Nazareth appelaient sans plus de façon « le charpentier » a rangé résolument ses outils et a pris la route. A-t-il éprouvé l’émotion des grands départs, lorsqu’il a fait ses adieux aux siens et quitté son village ? Un jour à Nazareth, Jésus a su que son heure était venue. Qu’a-t-il dit à Marie en prenant un chemin qu’il savait sans retour ? En mettant ses sandales, de quoi s’est-il entretenu secrètement avec le Père, qui dans quelques heures, irréversiblement, allait mettre le Fils à l’affiche du monde. D’autant que Lui qui était Dieu, ce baptême de pénitence et de repentance pour lequel il partait, il n’en avait vraiment que faire ! Un baptême qui n’était apparemment pas pour lui ! Lui qui n’avait rien à convertir ni à racheter, pourquoi donc aller se tremper si résolument dans les eaux boueuses d’un petit fleuve ? Il était donc venu de Galilée jusqu’au jourdain auprès de Jean. F et S, ce moment secret où Jésus a pris librement la route pour aller s’arrimer à Jean, lui aussi, et s’approcher lui aussi des eaux du Jourdain pour y descendre, est sans doute un des plus émouvants de l’Évangile. Car lui qui n’en avait pas besoin, il a voulu s’approcher de la longue cohorte des pèlerins pour prendre rang parmi eux et attendre son tour. Il a voulu, lui aussi descendre dans le fleuve comme tout le monde, dans le fleuve de tout le monde, dans le fleuve qu’est le monde lui-même et l’humaine condition. Il a voulu, avec ses frères pécheurs, lui qui pourtant ne l’était pas, être là, parmi eux, solidaires leur misère et de leur poignante tentative de retourner à Dieu. Au milieu des soldats, des prostituées et des sadducéens, il a pris rang. Oui, librement, il a voulu être baptisé, lui aussi. Et là aussi, là précisément. Car Dieu connait le monde, et sa géographie secrète. Savait-il qu’un jour, un poète parlerait de sa divinité comme celle du « Très-bas », savait-il que des théologiens parleraient eux de la kénose de Dieu, c’est-à-dire de la façon bouleversante avec laquelle il a quitté les altitudes de sa divinité pour descendre au plus bas de l’humaine condition : pour l’heure, Jésus marche et n’a d’horizon que cette vallée du Jourdain, dont il sait qu’elle est une des plus basses du monde, que le Jourdain se jette dans une mer dite morte, comme nos vies,

et qu’il s’y jette à une altitude de moins 421 mètres en dessous du niveau de la mer ! Qui désormais, pour être descendu bien bas dans sa vie, pourrait encore faire reproche à Dieu et lui dire « toi, tu ne sais pas ce que c’est de descendre si bas » ! Il était venu de Galilée jusqu’au jourdain auprès de Jean. De la Galilée à la Judée, il a donc marché des heures, juste pour prendre rang parmi eux. Car il n’a qu’eux en tête, tous ces hommes et ces femmes en attente, tous ces frères humains qu’il porte tellement dans son cœur. Et c’est en prenant son humble place dans la file que le Fils de Dieu s’avance pourtant secrètement vers le rendez-vous solennel. Il garde encore le silence, attend son tour. Personne n’a rien remarqué, et les yeux de la foule sont toujours posés sur le Baptiste. Divine simplicité de l’attitude : prendre d’abord son rang d’homme, pour recevoir sa place de Dieu. C’est imminent ! Baptisé, lui aussi ! Un peu de bousculade dans la file, Jean n’a encore rien vu. Jésus est là pourtant, il profite de l’attente pour poser un dernier regard de tendresse incognito autour de lui sur ceux qui sont là et qu’il aimera jusqu’à la Croix. Là déjà, il entre librement, secrètement déjà dans sa passion pour les hommes ! En se soumettant à ce rite de pénitence qui ne le concernait guère, Jésus endosse là notre péché, qui ne l’effleurera jamais. Il lui fallait donc commencer ici et descendre dans nos eaux boueuses. Et c’est alors, c’est sur cet homme apparemment si semblable aux autres, que le Ciel va solennellement s’ouvrir. Pour le désigner aux yeux du monde, la voix du Père va bientôt se faire clairement entendre. Arrêtons-nous un instant encore sur la bousculade de la file, juste pour contempler une dernière fois la tendresse avec laquelle Jésus a posé son regard autour de lui sur ceux qu’il aimerait jusqu’à la Croix. Et soudain, s’approchant, le baptiste le voit. Tout à coup, Jésus n’est plus seulement celui dont il parle. Soudain, il est là, il est celui qui vient, et dont la silhouette se dessine à l’horizon. Bien sûr, dans un instant, lui qui le sait, il va dire à la foule alentour qui est cet homme. Il va reprendre l’annonce, il va prophétiser, car telle est sa mission. Mais un temps, il s’arrête. Pour le regarder s’approcher, simplement. Le regarder venir de Galilée auprès de lui. Auprès de lui. De lui aussi ! Si près de lui… Et soudain, plus forte que l’émotion première d’une telle venue, d’une telle survenue, l’irruption de l’incompréhension. Comme Pierre plus tard, le même réflexe : mais non, pas toi Seigneur ! Il comprend mal…Tout prophète qu’il était, comment deviner qu’en s’approchant de la rive, mystérieusement, Jésus donne déjà sa vie… Qu’en entrant dans l’eau boueuse du Jourdain, il descend déjà dans la mort et aux enfers pour en faire remonter la Vie. Qu’en se laissant baptiser par Jean à cet instant solennel, il monte déjà sur la Croix pour un tout autre baptême, de sang celui-là, qu’il acceptera bientôt avec le même cœur. Mais à cet instant qui le sait ? Qui le comprend ?

Frères et sœurs, quoi de plus beau que le baptême de Jésus, que ce moment inaugural du grand consentement secret du Christ ? Quelle scène ! Plus encore que la voix tonitruante du Baptiste qui nous presse, c’est un grand oui d’amour qui retentit dans cet événement bouleversant du Baptême du Christ. Oui, baptisé, lui aussi. Et le Baptiste a fini par comprendre. C’était donc à cette condition, descendu avec nous au plus bas de la mort et des ténèbres qu’il nous remonterait avec lui vers la Vie. C’était donc à cette condition, à cette seule condition, que la caresse de l’Esprit divin et la bénédiction du Père, à cet instant descendues sur lui comme une onction solennelle, seraient aussi pour nous. Baptisé, lui aussi. Un lui aussi essentiel, dont on perçoit enfin la nécessité ! Mais un lui aussi qui en vérité cache un émouvant « nous aussi ». Car, au baptême du Christ (qui est bien plus qu’une théophanie !), c’est à nous aussi, qu’est redonnée, la caresse éternelle du Père qui pour nous déjà planait sur les eaux et revient nous recouvrir, comme au tout premier jour, de sa bénédiction inaltérable et de son amour incroyable ! Frères et sœurs, à partir de l’instant de son baptême et à travers Lui, nous voilà donc réintronisés « fils », et nous voilà remontés à la Vie, nous aussi ! L’entendez-vous bien ce matin encore, cette voix du Père qui vient jusqu’à nous, jusqu’à chacun de nous, à travers le Fils et portée par l’Esprit, pour nous bénir, nous investir et nous dire inlassablement : « Toi, tu es mon fils bien-aimé et en toi, oui, en toi aussi, je trouve ma joie ! » Amen

Dimanche 11 janvier 2026. Baptême du Christ (Mt 3, 13-17). Domaine Lyon Saint Joseph

Image du Christ se faisant baptiser

Le baptême du Christ, Piero della Francesca, 1450

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