Un carême pour le monde?

6ème dimanche du Temps Ordinaire (année A)

Comment accueillir ce nouveau carême de 2026 ? Peut-être bien que cette année, chacune de nos résolutions et de nos démarches personnelles feront encore davantage sens et auront plus de fécondité mystérieuse si elles sont bien plus qu’un simple souci de soi, voire un possible repli sur nos seules vies individuelles. N’avons-nous pas comme le sentiment d’une urgence ? Et si nous décidions de faire de notre carême de cette année une réponse humble mais ardente, audacieuse aux folies des temps ? Pourquoi pas un carême pour le monde, en manque de sel et de lumière ? Ce que nous allons donc essayer de redresser en nous et de libérer, que ce soit aussi pour le monde et en pensant à lui ! En contrepoids secret de toutes ses violences. Jacques Maritain écrivait que « l’homme qui concentre et réalise dans son expérience personnelle les maux dont souffre sa génération et trouve le moyen d’en triompher en lui-même, cet homme agira très profondément sur son temps ». Croyons donc à ces résolutions que nous allons prendre dans l’espérance, assurés de la valeur de la petite voie contre l’apparente toute-puissance de la grande échelle. Ne perdons jamais de vue la victoire des petits David face à toutes les malversations colossales des Goliath. Oui, plus encore que nous, c’est peut-être bien le monde qui, en ce moment plus que jamais, a besoin de notre carême : besoin des gestes que nous allons y poser, des témoignages, même discrets, que nous allons y donner, comme un antipoison aux intoxications de l’époque. Le monde, il est vrai, n’est vraiment pas en grande forme. Bruits de bottes et menaces de guerre partout, narcotrafic hyper-puissant, affaire Epstein qui ramifie sur toute la planète, économies en crise et sociétés déboussolées. Le mal est une grande énigme, surtout quand, sous toutes ses formes, il se déploie avec une force incroyable à une échelle tentaculaire qui interroge, semblant ainsi prendre parfois une puissance quasi surnaturelle. Partout des rapports de force, qui dépassent des limites jusque-là jamais franchies, partout la prédation, qui mène le monde et les hommes. « L’heure des prédateurs », comme titrait un livre récent, a vraiment sonné aujourd’hui. Quel regard Dieu pose-t-il sur notre temps, et ses abominations inouïes devenues systémiques. Le mal, bien sûr, a toujours sévi, mais il n’est plus seulement l’effet du péché personnel, il se renforce des « structures de péché » qui ficellent les sociétés et lui permet d’intensifier son pouvoir. A l’homme d’aujourd’hui, dans ces temps qui sont les nôtres, et comme il l’avait fait à Adam et Eve après la rupture d’alliance, Dieu avec une émotion nouvelle dit encore : où es-tu ?

Le mal, parce qu’il est désormais à si grande échelle, peut nous décourager, nous démobiliser. Mais la feuille de route est claire : si l’homme est perdu (où es-tu ?), il faut plus que jamais le relocaliser, et restaurer l’alliance ! Prenons alors de belles résolutions de carême en ce sens, en commençant par nous : et si nous décidions déjà de réduire nos temps d’écran. Qui aujourd’hui est épargné ? Réduire le chocolat d’accord, mais le temps d’écran ! Regagner ainsi un temps significatif chaque jour pour le redonner à la prière, et à la lecture (50/50 !). Relisons à l’occasion la lettre du pape François qui prend au sérieux la littérature, parce qu’elle nous intériorise et nous humanise. Premier effort de carême donc : passer sans délai par la librairie ou la bibliothèque et faire provision de bons livres ! Les conférences de carême que nous proposons cette année à Saint-Bonaventure veulent soutenir cet effort-là. Contre la barbarie du monde, se cultiver n’est pas un luxe ! C’est entrer en résistance ! Lire donc, plutôt que « scroller » à longueur de temps ! Pourquoi ne pas commencer par le livre Réparations (tout un programme !), du cardinal Bustillo qui fera la première conférence ? Se laisser toucher ensuite par le petit livre si bouleversant de Gisèle Pelicot, Et la joie de vivre (quel titre !), elle qui a fait face au mal comme personne, et qui lui donne une réponse bien touchante et si édifiante ! Et tant d’autres beaux textes ! Trouver du temps encore pour écouter de la musique (du Bach, par exemple, un jésuite nous en parlera !), s’émerveiller de Matisse ou se mettre à l’écoute de Claudel (deux autres conférences prévues) … En somme, prendre soin de l’humain en nous : oui, cultiver en nous l’humain, plus que jamais, pour offrir à Dieu dans la prière des cœurs de vivants, familiers de contemplation plus que de prédation. Des cœurs d’hommes, bien recentrés et relocalisés ! Bon carême !

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