Office de la Passion : la Croix du Père
Vendredi Saint, célébration de la Passion du Seigneur
Passion de notre Seigneur Jésus Christ (Jn 18, 1 – 19, 42)
Ce soir, nous sommes au Golgotha, au pied de la Croix, face à ce si grand mystère de la Croix. L’insondable mystère d’amour, devant lequel tant se sont enfuis, que tant ont refusé. C’est vrai des apôtres, et non des moindres, c’est vrai encore de tant d’hommes d’aujourd’hui. On peut être tenté de fuir la Croix… La Croix évidemment scandalise. C’est vrai qu’un Dieu en Croix, soumis à une telle violence, est-ce bien supportable ? Est-ce bien concevable ? Comment contempler la Croix, tellement ignominieuse, intolérable ? On comprend nos frères orientaux, qui ont préféré orner leurs églises d’icônes, et d’icônes de la résurrection, bien plus que de Croix … La tradition de l’Église romaine, la nôtre, a été, elle, de ne pas détourner son regard de la Croix. Il y a fallu du courage ! Oui, partout des croix, et partout, le signe bien visible dans nos églises que le mal est puissamment à l’œuvre dans le monde, et que le Christ sur la Croix, pour le dire avec Pascal, « sera en agonie jusqu’à la fin du monde ». Notre tradition ne s’est ainsi pas détournée de la Croix, même au risque du malentendu… Car rien n’est plus difficile à contempler que la Croix. Dans toutes les vieilles religions païennes, (c’est un réflexe archaïque qui peut toujours resurgir), on avait recours d’ordinaire au sacrifice ; au sacrifice d’expiation, pour apaiser la colère des Dieux, réparer ses fautes et se concilier à nouveau les faveurs divines. Mais le judaïsme d’abord, puis le christianisme, ont mis fin à cette logique sacrificielle : « Ce n’est pas le sacrifice que je veux mais la miséricorde » dira Jésus. « Le sacrifice qui plaît à Dieu, c’est un esprit brisé » dit déjà le Psaume 50. De ces sacrifices anciens et sanglants, notre Dieu n’est guère friand, car qui serait Dieu s’il exigeait de tels sacrifices ? Qui serait Dieu sinon un Pharaon, ou un Dieu pervers s’il prenait plaisir à exiger ça de nous ? Combien de générations ont ainsi cru de bonne foi qu’il fallait offrir le sacrifice du Fils pour réparer nos fautes et calmer la colère du Père ? On se souvient de la première strophe du fameux « Minuit chrétien » chanté à Noël, prétendant que la naissance puis la mort du Fils en croix, c’était « pour effacer la tache originelle, et de son père arrêter le courroux » … Frères et sœurs, le Père n’a pas livré le Fils, (seul Judas a livré Jésus !), mais bien plutôt, c’est le Christ qui se livre librement, et à travers lui, par lui, le Père à sa façon se livre aussi… Sans son lien à la Cène d’ailleurs, qui est don, la Croix qui procède de ce même don, n’est guère compréhensible ! La Croix, frères et sœurs, n’est pas une colère à satisfaire, ni une soumission à accomplir en ce sens-là, mais la manifestation par le Fils d’un amour infini de Dieu, dont la source est dans le Père et y retourne. Sur la Croix, Jésus est abominablement supplicié, mais pas sacrifié, car c’est Lui seul que se donne en sacrifice, Lui seul qui s’offre en sacrifice. La Croix est d’ailleurs salvifique non pas tant à proportion de la souffrance que le Christ y endure (il est arrivé à d’autres hommes de souffrir physiquement encore davantage), mais par l’intensité du don de sa vie que le Fils nous fait au cœur du mal, pour nous réintroduire dans la filiation et dans la relation au Père. Non, le Père n’est pas courroucé, il est crucifié ! Croyons-le, le Père lui aussi, dans le Fils, il est crucifié ! C’est même toute la Trinité qui est en Croix, qui retentit à l’intime de tout le mystère de la Croix, de ce qui s’y joue, de ce qui s’y donne… Dieu n’exigeait pas la Croix, ni même ne la permet… C’est Dieu surtout qui a mal. Car Dieu ne permet rien… Maurice Zundel disait d’ailleurs : « J’enrage quand on dit que Dieu permet le mal ! Dieu ne permet jamais le mal ! Il en souffre, il en meurt, il en est le premier frappé, et s’il y a un mal, c’est parce que Dieu en est d’abord la victime ».
Frères et sœurs, comme il est difficile de bien contempler la Croix. La Violence de cette mise à mort a quelque chose de spectaculaire et Hollywood a pu en faire des films sanguinolents : mais Jésus ne veut peut-être pas qu’on arrête d’abord notre regard sur lui, seulement sur lui, sur son pauvre corps de supplicié pendu au bois de la Croix. Car sur la Croix, tout en lui est réorientation. Sur la croix, en donnant sa vie pour nous, il célèbre moins l’office d’une expiation, ou d’une réparation qu’il n’accomplit pour nous une bouleversante re filiarisation. Sur la Croix, si tout son être est tourné vers le Père, auquel il remet tout, auquel il offre tout, c’est pour nous tourner, nous aussi, vers le Père. Le mystère de la Croix, c’est surtout, à travers sa mort ignominieuse qui manifeste le don total de sa vie, une façon pour le Christ de nous réintroduire dans le cœur du Père, de nous y ouvrir le passage, la Pâque. Vers le Père. Le Père, notre ultime terre promise… Oui, à la Croix, où le Fils agonise, il nous faut peut-être contempler aussi le Père… Entrer dans le sentiment secret du Père, le deviner. Dans le grand silence du Golgotha, entendre comme les mots même du Père. Pour cela, frères et sœurs, nous avons besoin de l’aide des poètes. Je pense à Charles Péguy dont je voudrais, pour terminer cette méditation, lire la dernière et si bouleversante page de son Porche du mystère de la deuxième vertu. Oui, ce soir, puisse un poète nous aider, avec le Fils, à entrer aussi par le cœur du Père, depuis le cœur du Père, dans le grand mystère de la Croix :
« O douce, ô grande, ô sainte, ô belle nuit, peut-être la plus sainte de mes filles, nuit à la grande robe, à la robe étoilée, (...) Nuit, tu me rappelles cette nuit. Et je me la rappellerai éternellement. La Neuvième heure avait sonné. C’était dans le pays de mon peuple d’Israël. Tout était consommé. Cette énorme aventure. Depuis la sixième heure, il y avait eu des ténèbres sur tout le pays, jusqu’à la neuvième heure. Tout était consommé. Ne parlons plus de cela. Ça me fait mal. Cette incroyable descente de mon fils parmi les hommes, chez les hommes. Pour ce qu’ils en ont fait. Ces trente ans où il fut charpentier chez les hommes. Ces trois ans qu’il fut une sorte de prédicateur chez les hommes. Un prêtre. Ces trois jours où il fut une victime chez les hommes. Parmi les hommes. Ces trois nuits où il fut un mort chez les hommes. Parmi les hommes morts. Ces siècles et ces siècles où il est une hostie chez les hommes. Tout était consommé, cette incroyable aventure, par laquelle, moi, Dieu, j’ai les bras liés pour mon éternité. Cette aventure par laquelle mon fils m’a lié les bras. Pour éternellement liant les bras de ma justice, pour éternellement déliant les bras de ma miséricorde, et contre ma justice inventant une justice même. Une justice d’amour. Une justice d’espérance. (…) Et environ la neuvième heure mon Fils avait poussé le cri qui ne s’effacera point. Tout était consommé. Les soldats s’en étaient retournés dans leurs casernes. Riant et plaisantant parce que c’était un service de fini. Un tour de garde qu’ils ne prendraient plus Seul un centenier demeurait, et quelques hommes. Un tout petit poste pour garder ce gibet sans importance. La potence où mon Fils pendait. Seules quelques femmes étaient demeurées. La Mère était là. Et peut-être aussi quelques disciples, et encore on n’est pas bien sûr. Or tout homme a le droit d’ensevelir son fils. Tout homme sur terre, s’il a ce grand malheur, de ne pas être mort avant son fils. Et moi seul, moi Dieu, les bras liés par cette aventure, moi seul à cette minute père après tant de père, moi seul je ne pouvais pas ensevelir mon fils. C’est alors, ô nuit, que tu vins et dans un grand linceul tu ensevelis le centenier et ses hommes romains, la Vierge et les saintes femmes, et cette montagne et cette vallée, sur qui le soir descendait, et mon peuple d’Israël et les pécheurs et ensemble celui qui mourait, qui était mort pour eux. Et les hommes de Joseph d’Arimathée, qui déjà s’approchaient, portant le linceul blanc. »
Frères et sœurs, un linceul d’espérance, un linceul si blanc… Comme en attente ; en attente de la lumière et de la Vie qui jailliront au matin de Pâques. Oui, toute une réserve de vie et de lumière dont le Père est gardien. Dans son amour insondable, c’est bien lui ce soir, c’est le Père qui garde tout en réserve, qui les garde au cœur. Amen
Office de la Passion, vendredi Saint 2026, Cathédrale Saint-Jean
Commentaires
Enregistrer un commentaire