Il vit, en passant

Saint Matthieu, apôtre et évangéliste

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu (Mt 9, 9-13)

A chaque disciple, un appel singulier. Celui de Matthieu est le plus saisissant. Y a-t-il embauche plus expéditive, appel à vocation plus laconique, et réponse plus immédiate ? Le Caravage a si bien représenté ce regard de Dieu capable de retourner une vie en un instant ! En passant (car Dieu passe aussi dans ces bureaux de change de nos vies où des comptabilités humaines nous accaparent), il vit Lévi, le fils d’Alphée, assis au bureau des taxes, dit Marc. Matthieu évangéliste lui habite déjà son nom nouveau, et se désamarre sans délai de son passé. Il ne reste ainsi de la scène que l’appel, et la réponse, Il ne garde que le regard, et deux mots. Jésus vit, en passant. Non pas que Dieu ait l’œil sur nous, il ne nous a pas à l’œil, comme le brandissait l’ancien catéchisme. Mais il ne perd de vue aucun d’entre nous, ce qui est tout autre chose. Combien de temps Jésus l’a-t-il ainsi observé ? Avant de lever les yeux et de croiser ce regard-là, Lévi, tout occupé à compter ses sous, ne savait sans doute pas que Jésus ne s’adresse pas qu’aux foules ! Il parle aussi aux êtres, en personne. Il se croyait à l’abri, ne se doutant pas que la prédication de Jésus, dont il avait entendu parler, a bien sûr ses lieux privilégiés, mais elle a aussi ses coulisses, ses marges, ses franges buissonnières. Si Jésus regarde devant lui, il ne manque jamais d’être attentif aux côtés, aux à-côtés, aux bas-côtés, où certains pourraient rester en rade. L’appel de Matthieu n’est pas le seul où le regard du Christ est décisif ! Comment comprendre une si soudaine confiance ? Souvent, avant les paroles de Jésus, l’évangile mentionne son regard. Un regard bouleversant, qui envisage vraiment, au sens où il revêt chacun de son vrai visage. Un regard qui a foi l’homme. Les vrais regards de tendresse sont toujours ceux qui nous espèrent.



La Vocation de saint Matthieu
Peinture à l'huile (1598) du Caravage (église Saint-Louis-des-Français, Rome)

Lequel des personnages est Matthieu ?

L’identification exacte de Saint Matthieu dans cette peinture du Caravage fait l’objet d’une controverse. En effet, la première hypothèse suppose que Saint Matthieu est l’homme barbu, assis au centre de la toile qui se pointe lui-même du doigt et dont le visage est tourné vers le Christ. Il exprimerait donc une certaine incrédulité et sa bouche entre-ouverte laisse croire qu’il demande : « Est-ce bien moi qu’on appelle ? » Il y a toutefois des problèmes quant à cette lecture. Il est vrai que la lumière le désigne particulièrement bien, mais ce faisceau lumineux est loin de s’arrêter uniquement à cette figure. Par ailleurs, il est clairement stipulé dans le contrat de commande qui a été émis au Caravage par le cardinal commanditaire que Matthieu doit être peint en train de compter de l’argent. Suivant cette idée, Matthieu serait plutôt le jeune homme assis tout au bout de la table, la tête penchée, absorbé par sa tâche. Au-dessus de son épaule, le vieil usurier, les lunettes à la main (symbole de l’avarice) n’est pas sans rappeler le tableau également de Caravage intitulé Saint Matthieu et l’Ange (1602) où la figure de l’ange est ici remplacée par le vieillard, guidant Matthieu dans son travail. On constate alors une sorte d’écho formel : là où on l’on trouve l’usurier, on retrouve l’ange bien des années plus tard qui murmure à l’oreille de saint Matthieu la parole divine. L’autre homme alors ? Mystérieux intercesseur… Situé au centre de la toile, il pointerait plutôt le jeune homme assis tout au bout et ses lèvres entre-ouvertes demanderaient au contraire : « Christ, est-ce bien lui que tu veux ? » Matthieu lui, tout accaparé par sa comptabilité, n’a pas encore levé les yeux de ses deniers…

C’est imminent … « Suis moi ! »

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