Tendre l’autre joue

Jeudi, 23ème Semaine du Temps Ordinaire

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc (Lc 6, 27-38)

 Tendre l’autre joue, un précepte qui a fait couler beaucoup d’encre. Utopie idéaliste ? Humilité exacerbée ? Aveu de faiblesse ? Le christianisme se ferait-il l’apôtre d’une non-violence excessive, d’une passivité complaisante devant le mal ? Dans l’expression devenue proverbiale, on s’attache trop à la deuxième joue, qui focalise l’attention et crée l’image d’un second coup : comme s’il s’agissait en vérité de bander stoïquement la volonté et se préparer à prendre aussitôt une claque supplémentaire.

Dans « l’autre joue », c’est moins le mot « joue » qui compte que le mot « autre ». Dans tous les cas, il s’agit moins d’endurer héroïquement une seconde agression que de changer résolument de côté. D’inverser l’escalade de la brutalité, de passer sur un autre versant des choses, de changer de rive. Aucune passivité donc, mais une riposte, fondée sur le pari d’un déplacement de la violence.

« L’autre joue » qu’il s’agit, comme une offrande, de présenter ou de tendre (deux verbes magnifiques dans Luc ou Matthieu, selon les traductions), c’est au fond celle du Christ lui-même, qui vient l’incarner en chaque visage. En nous, c’est lui qui tend à l’agresseur cette part mystérieuse du visage, de l’autre visage, capable alors de sortir de toute mesure, même légitime, comme le voulait encore la loi du talion (œil pour œil). D’aimer sans condition, même son agresseur, envers et contre tout. L’autre joue, comme une réserve d’amour qui n’a jamais dit son dernier mot. Passer d’une jauge humaine à la jauge divine : grâce en vérité que lui seul donne. Et il est arrivé que certains bourreaux s’en trouvent soudain désarmés !

« Il a été dit…et moi je vous dis » : oui, Jésus vient souvent brouiller la mesure !

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