La parabole des vignerons homicides

27ème dimanche du Temps Ordinaire (semaine III du Psautier)

Évangile de Jésus Christ (Mt 21, 33-43)

Qui plus que Jésus a aimé les Juifs de son temps, ces hommes et femmes qui étaient les siens. Et parmi toutes les sensibilités juives, elles étaient déjà nombreuses à l’époque (les zélotes, les esséniens, les sadducéens…), ce sont surtout des pharisiens dont il a été vraiment proche. Le mot de « pharisien » est devenu péjoratif, connoté négativement, au point d’avoir alimenté au fil des siècles un antijudaïsme regrettable. Fils de la promesse, ayant foi en la résurrection, les pharisiens plus que tous les autres avaient tout pour reconnaître en lui le Messie d’Israël ! Mais voir en Jésus de Nazareth le fils de Dieu fait homme, est-ce jamais si simple ? Ce n’est simple en vérité pour personne, même pour eux qui avaient pourtant bien des clés… Quelques-uns bien sûr se sont endurcis, mais pas tous. C’est en Nicodème qu’ils ont leur plus beau visage. Nicodème, l’homme qui cherche, l’homme que Jésus intrigue, le pharisien dont le cœur est finalement touché. C’est lui, ne l’oublions pas (et aucun des apôtres !), qui au soir de la Croix apportera les aromates et prendra soin avec Jospeh d’Arimathie du corps de Jésus. Oui, tous ses frères juifs, comme Jésus les aime. Il les aime de cet amour du Père qui est un amour sans repentance. Aussi, dans les paraboles qu’il leur adresse, il ne cherche pas à leur régler leur compte ni à les maudire ou les destituer, mais éperdument à ouvrir leurs cœurs. Et dans l’urgence ! Car la Passion s’approche, le malentendu avec l’élite du Temple se noue, et la caste sacerdotale, (« les grands prêtres et les anciens » de notre évangile) se ferme progressivement à lui. Ainsi, quand, au Chapitre 21 de Matthieu, monte dans la bouche du Christ cette parabole d’aujourd’hui, celle dite « des vignerons homicides », on n’est plus qu’à quelques chapitres de la Croix. La Croix, elle est bien sûr en filigrane dans toute cette l’histoire. La croix qui sauve plus qu’elle ne condamne. Mais l’entend-on assez ? On manque souvent le mystère profond de Dieu, et on est prompt à entendre tout autre chose … Dans cette parabole, on peut entendre comme la sentence impitoyable de l’agent immobilier qui gère un bail, et va réaffecter le bon locataire. Mais Dieu n’est pas exactement un syndic !..  De toute les paraboles de l’évangile, je ne sais pas s’il en est une plus mal comprise que celle-ci. Sous l’effet d’un antijudaïsme dommageable et de ce qu’on a appelé la « théologie de la substitution », la parabole des vignerons homicides a été trop souvent lue au cours de l’histoire, jusqu’au Concile Vatican II qui heureusement a corrigé cela, comme la condamnation définitive d’Israël et son remplacement salutaire par l’Église. C’est toujours tentant… Mais quels que soient les assauts de l’Histoire contre lui, même les plus effroyables, ou la part aveugle que lui-même y prend parfois, le peuple juif demeure enveloppé d’une mystérieuse et irréversible bénédiction. Saint Paul, tout converti qu’il est, affirme ainsi que les dons de Dieu sont sans repentance et que l’alliance de Dieu avec Israël perdure, car Dieu est toujours fidèle à ses promesses (Rom 9, 3-4). La nouvelle Alliance ainsi ne supprimera jamais la première, l’Église ne remplace pas le peuple juif, pas plus qu’un second fils ne remplace un premier. Benoît XVI avait même eu cette formule, profonde et novatrice : l’unique peuple de Dieu, l’Église avec Israël. La parabole des vignerons homicides alors ? Comment la comprendre ? Comment l’entendre, sur la bonne fréquence, et avec la bonne intonation ? Car une parabole n’est pas une fable de La Fontaine et la morale n’y est pas toujours simple, ni où l’on pense. Avez-vous remarqué qu’elle se termine là encore, comme dimanche dernier, par une question que Jésus pose à ses auditeurs : d’après vous, ces vignerons endurcis et enragés, le maître de la vigne, que leur fera-t-il ? Et eux, de répondre le plus probable, et nous avec eux : ces misérables il les fera périr misérablement et il louera la vigne à d’autres vignerons. Méritent-ils autre chose ? Frères et sœurs, c’est bien là la réponse qui peut nous venir aussi, car c’est la réponse des hommes, selon la morale des hommes, mais est-ce la réponse de Dieu ? Les paraboles ne servent jamais à enfoncer le clou des évidences, mais à rouvrir les questions, et à en déplacer les réponses. Comme dimanche dernier, la réponse trop évidente que tous donnent d’emblée, Dieu à bien y regarder, se garde de la valider, laisse comme un temps de silence et fait un détour, fait un pas de côté. Lui qui à l’intime de son cœur commence à se préparer à La Passion (mais qui le sait ?), il voudrait tellement, pendant qu’il est encore temps, leur révéler ce qu’il en est des mœurs de Dieu : pas faire périr misérablement les misérables, mais sur une Croix, donner sa vie pour eux. Mais qui peut entendre ? A cet instant, qui peut comprendre que la pierre qu’on rejetée les bâtisseurs, la pierre d’angle de l’écriture, mais c’est lui ! Frères et sœurs, si on lui prête la bonne oreille, cette parabole en vérité est poignante. Bien plus qu’une malédiction sur Israël, ou sa destitution historique, c’est un cri que Jésus laisse monter ce matin encore, et qui s’adresse à chacun de nous. Il voudrait tellement nous introduire dans le Royaume et faire de nous une nation sainte. Le royaume de Dieu, dit-il à ces hommes de pouvoir qui se le sont approprié, vous sera enlevé pour être donné à une nation qui lui fera produire ses fruits. Entendons bien qu’il ne s’agit pas de dessaisir les Juifs pour doter les Chrétiens. Jésus s’adresse ici clairement aux grands prêtres et à quelques anciens, et à tous ces prédateurs en place qui sont hélas de toutes les religions et états, et de tous les calendriers ! Les démettre eux, aux profit des petits, des sans grades et des déclassés. Au terme de sa parabole, quelle est-elle donc, cette nation qu’il bénit, sinon celle des hommes des béatitudes, et à laquelle tout homme désormais peut donner sa vie et son visage ? Élargissant et accomplissant l’élection d’Israël sans la destituer, Dieu en appelle désormais à la sainteté ! Vous êtes les saints de France ! Le pape Léon l’a dit aux jeunes à la veillée du stade de France, comme en vérité le Christ le dit à tous les hommes, et à chacun ce matin : vous êtes les saints ! Oui, le royaume de Dieu sera enlevé aux prédateurs qui le confisquent, pour être donné à une nation qui lui fera produire ses fruits. Une nation de saints ! C’est cette nation-là que Christ a dans son cœur. Puissions-nous être à la hauteur de ce si grand désir que Dieu a pour nous.

Frères et sœurs, là où se laisse deviner le Christ, là est toujours la pointe de la parabole… Quand il leur racontait cette bonne mais terrible histoire de vigne, de maître de la vigne et de vignerons enragés, une histoire bien pédagogique somme toute, il y a un passage au récit duquel les plus attentifs des auditeurs ont peut-être tendu l’oreille, pour y entendre dans la voix du Christ une émotion bien particulière. Finalement, poursuit-t-il, il leur envoya son fils. C’est Jésus qui raconte. Le voyez-vous alors ? L’entendez-vous bien ? Dans un court silence, s’est-il alors tourné, lui le Fils, vers le Père ? De qui parle-t-il donc ? L’histoire ensuite, il la reprend et elle continue son cours… Mais, voyant le fils, les vignerons se dirent entre eux : voici l’héritier : venez ! Tuons-le. Venez, tuons-le ! Des mots qui, ce matin encore comme au moment où il les a dits, nous font soudain sortir de la parabole. L’histoire ici se déchire. Car voilà son programme. Voilà ce qui lui reste à vivre. Voilà exactement ce qui l’attend… Ces mots-là, comment les a-t-il alors prononcés : Venez, tuons-le ! Cette éternelle violence des hommes… C’est bien le prix qu’il va lui en coûter, il le sait, non pas pour les faire périr misérablement, mais pour les sauver en donnant sa vie, toute sa vie. Oui, dans le malentendu général qui ne cesse de grandir, à ce passage-là de la parabole, qui alors a vraiment bien entendu l’émotion de sa voix ? Amen

Cathédrale Saint-Jean 27è dimanche ordinaire A. 4 octobre 2026

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